Dans une colonie d’abeilles, la reine occupe une place particulière. On l’imagine parfois comme une souveraine entourée de servantes, donnant des ordres à toute la ruche. La réalité est bien différente, et beaucoup plus fascinante : la reine ne commande pas les ouvrières. Elle assure surtout la continuité de la colonie en pondant les œufs et en diffusant des phéromones qui contribuent à maintenir l’organisation du groupe.
Chez Apiclyon, lorsque j’interviens au printemps pour récupérer un essaim à Lyon ou dans les communes voisines, il n’est pas rare que l’on me demande : « Est-ce que la reine est dans l’essaim ? » Dans la plupart des cas, oui. Sa présence explique pourquoi les abeilles restent regroupées autour d’elle, parfois accrochées à une branche, un volet ou la façade d’un bâtiment.
Qui est vraiment cette reine des abeilles ? Comment naît-elle ? Quel est son rôle dans la colonie et que se passe-t-il lorsqu’elle disparaît ? Voici les réponses à ces questions, avec quelques repères utiles si vous découvrez un essaim près de chez vous.
La reine des abeilles, une femelle pas comme les autres
La reine est une abeille femelle issue d’un œuf fécondé, comme les ouvrières. Pourtant, son développement et son apparence sont très différents. Alors que les ouvrières sont des femelles stériles, la reine possède des organes reproducteurs pleinement développés.
Son abdomen est plus long et plus volumineux que celui des autres abeilles. Il dépasse souvent largement l’extrémité de ses ailes. Son thorax est également plus imposant, tandis que ses glandes permettant de produire de la cire sont moins développées. Elle n’est pas équipée pour effectuer les mêmes tâches que les ouvrières : elle ne récolte pas le nectar, ne construit pas les rayons et ne nourrit pas les larves.
Une reine peut vivre plusieurs années, même si sa période de forte activité reproductrice est surtout concentrée durant les premières années. À l’inverse, une abeille ouvrière ne vit généralement que quelques semaines en période de grande activité estivale. La reine est donc la longévité de la colonie, mais elle ne peut pas vivre seule. Sans les ouvrières pour la nourrir, la protéger et maintenir la température de la ruche, elle ne survivrait pas.
Comment une reine naît-elle ?
La naissance d’une reine commence comme celle d’une ouvrière : par un œuf déposé dans une alvéole. La différence ne vient donc pas du patrimoine génétique, mais de l’alimentation reçue au stade larvaire et de la forme de la cellule dans laquelle la larve se développe.
Lorsqu’une colonie a besoin d’une nouvelle reine, les ouvrières sélectionnent de très jeunes larves. Elles agrandissent alors plusieurs alvéoles vers le bas afin de former de grandes cellules spécifiques, facilement reconnaissables sur un cadre. On les appelle souvent des cellules royales.
La larve destinée à devenir reine est nourrie exclusivement de gelée royale pendant toute sa croissance. Les futures ouvrières reçoivent elles aussi de la gelée royale au début de leur développement, mais leur alimentation change ensuite. Cette différence nutritionnelle influence profondément leur développement.
- Une reine se développe en environ 16 jours, de l’œuf à l’émergence.
- Une ouvrière a besoin d’environ 21 jours.
- Un mâle, appelé faux-bourdon, se développe en environ 24 jours.
À sa naissance, la jeune reine inspecte la colonie. Si plusieurs cellules royales sont présentes, elle peut tenter d’éliminer les autres reines encore en développement. Les ouvrières peuvent également intervenir et conserver plusieurs jeunes reines pendant un certain temps, selon la situation de la colonie.
Le vol nuptial et la fécondation
Une reine vierge ne commence pas immédiatement à pondre. Après quelques jours, elle quitte la ruche pour effectuer un ou plusieurs vols nuptiaux. Elle rejoint une zone de rassemblement où se trouvent des faux-bourdons provenant de différentes colonies.
Durant ce vol, elle s’accouple avec plusieurs mâles. Cette stratégie permet de mélanger les origines génétiques de la colonie et favorise sa diversité. Les mâles meurent après l’accouplement, tandis que la reine conserve les spermatozoïdes dans un organe appelé spermathèque.
Elle pourra utiliser ces réserves pendant une grande partie de sa vie. De retour dans la ruche, elle commence progressivement à pondre. Les premières pontes sont parfois irrégulières, le temps que son système reproducteur soit pleinement opérationnel.
Le vol nuptial comporte des risques. La reine peut être victime d’un prédateur, se perdre ou ne pas revenir à cause de mauvaises conditions météorologiques. Si elle disparaît avant d’avoir été fécondée, la colonie devra tenter d’élever une autre reine. Si aucune larve assez jeune n’est disponible, son avenir devient très incertain.
Le rôle essentiel de la reine dans la colonie
La mission principale de la reine est de pondre. Au printemps et en été, lorsque les ressources sont abondantes, elle peut pondre plusieurs milliers d’œufs par jour. Ce rythme impressionnant permet à la colonie de renouveler ses ouvrières et de se développer rapidement.
La reine peut pondre deux types d’œufs. Les œufs fécondés donnent naissance à des femelles : ouvrières ou futures reines. Les œufs non fécondés donnent naissance à des mâles. La reine contrôle donc indirectement la composition de la colonie, en fonction des besoins du moment.
Mais son rôle ne s’arrête pas à la ponte. Elle produit aussi des phéromones, des substances chimiques qui circulent entre les abeilles par contact et par échange de nourriture. Ces signaux contribuent à informer la colonie de la présence et de l’état de la reine.
Une reine en bonne santé émet un bouquet de phéromones suffisamment intense. Les ouvrières restent alors organisées, entretiennent le couvain et poursuivent leurs activités. Lorsque les phéromones diminuent, par exemple parce que la reine vieillit, est malade ou a disparu, la colonie perçoit rapidement un déséquilibre.
- Les ouvrières peuvent devenir plus agitées.
- La ponte diminue ou devient irrégulière.
- Des cellules royales peuvent être construites.
- La colonie peut perdre sa cohésion.
La reine n’est donc pas une chef qui donne des instructions. Elle est plutôt le cœur reproducteur et chimique de la colonie. Les décisions collectives sont prises par les ouvrières, selon la température, les réserves, les floraisons, l’espace disponible et de nombreux autres facteurs.
Pourquoi les abeilles essaiment-elles avec leur reine ?
Au printemps, une colonie forte peut devenir trop nombreuse pour l’espace disponible. Les ouvrières élèvent alors une ou plusieurs nouvelles reines. L’ancienne reine quitte la ruche avec une partie des abeilles : c’est l’essaimage.
L’essaim que l’on observe dans un arbre, sur une haie ou sous un toit correspond souvent à cette division naturelle de la colonie. Il est composé de milliers d’abeilles et, généralement, de la reine. Les abeilles se regroupent temporairement autour d’elle pendant que les éclaireuses cherchent un nouvel abri.
Un essaim posé depuis quelques minutes ou quelques heures peut rester très calme. Les abeilles ont quitté leur logement avec des réserves de miel et ne défendent pas encore un nouveau nid. Cela ne signifie pas qu’il faut s’en approcher ou tenter de le déplacer soi-même. Une mauvaise manipulation peut les rendre défensives et provoquer des piqûres.
Dans la région lyonnaise, les essaims peuvent se trouver dans des situations très différentes : sur un balcon, dans un conduit de cheminée, derrière un volet roulant, dans un arbre ou sous la toiture d’une entreprise. Le plus important est de garder ses distances, d’éloigner les enfants et les animaux, puis de contacter rapidement un apiculteur.
Que faire lorsqu’un essaim est repéré ?
Si vous voyez une masse d’abeilles regroupées, ne paniquez pas. Un essaim n’est pas automatiquement dangereux, mais il faut adopter les bons réflexes. Évitez les gestes brusques, les jets d’eau, les fumigènes, les insecticides et les tentatives de décrochage avec un balai.
- Éloignez-vous calmement de la zone.
- Fermez les fenêtres proches si l’essaim est situé à proximité d’une habitation.
- Gardez les enfants et les animaux à distance.
- Observez l’endroit sans vous approcher : branche, cheminée, volet, mur ou toiture.
- Prenez une photographie depuis un lieu sûr si cela est possible.
- Appelez rapidement un apiculteur habitué à récupérer les essaims.
Donnez le maximum de renseignements lors de l’appel : hauteur, accessibilité, taille approximative de l’essaim et présence éventuelle de personnes allergiques. Ces informations permettent de préparer l’intervention et de vérifier si une récupération est réalisable sans danger.
Il faut également distinguer un essaim posé d’une colonie installée. Des abeilles qui entrent et sortent régulièrement d’un trou dans un mur, d’une cheminée ou d’un coffre de volet ont probablement déjà commencé à bâtir. L’intervention est alors différente et peut nécessiter davantage de précautions.
Que devient la colonie après le départ de l’ancienne reine ?
Lorsque l’ancienne reine part avec l’essaim, la colonie restée dans la ruche conserve généralement du couvain et des cellules royales. Une jeune reine va naître, effectuer son vol nuptial puis commencer à pondre. Il existe toutefois une période de transition pendant laquelle la colonie ne possède pas encore de reine en ponte.
Cette phase est délicate. La météo doit permettre à la jeune reine de sortir, de rencontrer des mâles et de revenir à la colonie. Plusieurs jours, voire plusieurs semaines, peuvent s’écouler avant de voir apparaître une ponte régulière.
Si la reine ne revient pas ou si aucune reine viable ne naît, les ouvrières peuvent finir par pondre des œufs non fécondés. Ces œufs ne donneront que des mâles. On parle alors de colonie bourdonneuse. Sans intervention de l’apiculteur, cette colonie est généralement condamnée, car les mâles ne peuvent pas assurer les tâches des ouvrières.
Une reine âgée peut-elle être remplacée ?
Oui. Les abeilles peuvent remplacer leur reine lorsqu’elle devient moins productive, lorsque sa ponte diminue ou lorsque ses phéromones ne suffisent plus à maintenir la cohésion de la colonie. Ce remplacement naturel est appelé supersédure.
Dans ce cas, la colonie élève une nouvelle reine sans forcément essaimer. L’ancienne reine peut rester présente jusqu’à l’arrivée de la jeune reine, ou disparaître avant. L’apiculteur surveille alors la ponte, l’état du couvain et le comportement général des abeilles.
Une reine ne se juge pas uniquement à sa taille. Une belle reine n’est pas nécessairement une bonne pondeuse. Pour évaluer une colonie, il faut surtout observer une ponte régulière, un couvain bien compact, une population équilibrée et un comportement adapté à l’environnement.
Une reine, mais une colonie organisée autour du collectif
La reine est indispensable, mais elle ne représente qu’un élément de l’immense organisation de la colonie. Les ouvrières construisent les rayons, nourrissent le couvain, ventilent la ruche, nettoient les cellules, gardent l’entrée et récoltent les ressources. Les faux-bourdons participent à la reproduction en fécondant les jeunes reines.
Chaque abeille joue son rôle au moment où la colonie en a besoin. La reine assure la descendance, mais sa présence n’a de sens qu’au sein de cette société d’insectes remarquablement coordonnée. C’est ce fonctionnement collectif qui permet à une colonie de traverser l’hiver, de se développer au printemps et parfois de donner naissance à un essaim.
La prochaine fois que vous apercevrez un regroupement d’abeilles dans votre jardin ou près de votre entreprise, souvenez-vous qu’il s’agit peut-être d’une colonie en pleine étape de reproduction. Gardez vos distances, protégez les personnes présentes et appelez un apiculteur. En intervenant rapidement et avec méthode, il est souvent possible de sauver la reine, les abeilles et leur future installation.

