Dans une colonie d’abeilles, chacune a sa place. Les ouvrières nettoient les alvéoles, nourrissent le couvain, construisent les rayons, gardent l’entrée et récoltent le nectar. Les faux-bourdons, eux, ont pour mission principale de s’accoupler avec une jeune reine. Au cœur de cette organisation se trouve l’abeille reine, souvent appelée simplement « la reine ».
Son rôle est essentiel, mais parfois mal compris. Elle ne dirige pas la colonie comme une chef donnant des ordres et surveillant ses sujets. Elle ne sort presque jamais de la ruche, ne récolte pas de miel et ne pique généralement pas les personnes. Pourtant, sans elle, la colonie ne pourrait pas se renouveler durablement.
Chez Apiclyon, lorsque j’interviens pour récupérer un essaim dans la région lyonnaise, la présence de la reine est une question importante. Si elle est dans l’essaim, les abeilles restent souvent groupées autour d’elle. Si elle n’y est pas, l’essaim peut repartir ou se disperser. Voici ce qu’il faut savoir sur cette abeille pas comme les autres.
Une abeille différente des ouvrières
La reine est une femelle issue du même œuf qu’une ouvrière. Ce qui change, c’est principalement son alimentation au stade larvaire. Les futures reines sont nourries abondamment avec de la gelée royale et élevées dans des cellules particulières, beaucoup plus grandes que les alvéoles ordinaires.
Cette alimentation et ces conditions de développement transforment complètement son anatomie. Une reine adulte possède notamment :
- un abdomen beaucoup plus long et volumineux que celui d’une ouvrière ;
- des ovaires très développés, capables de produire un grand nombre d’œufs ;
- des ailes relativement courtes par rapport à son corps ;
- un dard, mais qu’elle utilise rarement contre les humains ;
- une odeur particulière, liée à ses phéromones, qui permet aux abeilles de la reconnaître.
Il ne faut donc pas s’attendre à voir une abeille portant une couronne au milieu des rayons. La reine est souvent entourée d’ouvrières qui la nourrissent, la nettoient et la protègent. Pour l’identifier, l’apiculteur observe sa silhouette, son comportement et le groupe d’abeilles qui l’accompagne.
La ponte : sa mission principale
Le rôle le plus connu de la reine est la ponte. Au printemps et au début de l’été, lorsque les ressources sont abondantes, une reine en pleine activité peut pondre plus de 1 000 œufs par jour, parfois jusqu’à 2 000 dans une colonie très dynamique.
Elle ne pond toutefois pas au hasard. Les ouvrières préparent les cellules, les nettoient et les rendent disponibles. La reine inspecte ensuite chaque alvéole avant d’y déposer un œuf. Les ouvrières prennent immédiatement le relais pour nourrir la larve qui va naître.
Selon la taille de la cellule et la fécondation de l’œuf, le développement donnera :
- une ouvrière si l’œuf est fécondé et placé dans une petite cellule ;
- une future reine si la larve est élevée dans une cellule royale et nourrie avec de la gelée royale ;
- un faux-bourdon si l’œuf n’est pas fécondé et se développe dans une cellule plus grande.
La reine est donc à l’origine du renouvellement de la population. Elle produit les ouvrières qui assurent la vie quotidienne de la colonie, les futurs faux-bourdons et les nouvelles reines nécessaires à la reproduction de la colonie.
Une reine ne gouverne pas seule
Dans le langage courant, on parle souvent de « reine » comme si elle commandait aux autres abeilles. En réalité, la colonie fonctionne grâce à une organisation collective très fine. La reine ne donne pas d’ordres et ne décide pas directement de l’endroit où les ouvrières doivent butiner.
Son influence passe surtout par les phéromones. Ces substances chimiques sont produites par différentes glandes et diffusées dans la colonie par les contacts entre les abeilles. Elles indiquent notamment que la reine est présente, vivante et active.
Les phéromones royales participent à plusieurs équilibres :
- elles contribuent à maintenir la cohésion de la colonie ;
- elles limitent temporairement l’élevage de nouvelles reines ;
- elles influencent le comportement des ouvrières ;
- elles signalent la présence d’une reine en bonne santé ;
- elles favorisent la reconnaissance des membres de la colonie.
Quand la reine disparaît, les abeilles ressentent rapidement cette absence. La colonie devient souvent plus agitée. Certaines ouvrières commencent alors à élever en urgence une nouvelle reine à partir de jeunes larves déjà présentes dans les rayons.
La reine et le départ d’un essaim
Au printemps, une colonie forte peut décider de se diviser. Une partie des abeilles quitte la ruche avec l’ancienne reine : c’est l’essaimage. Ce phénomène est naturel. Il permet à l’espèce de coloniser de nouveaux espaces, même s’il surprend les habitants lorsqu’un essaim s’installe dans un arbre, sur une façade ou sous un toit.
Avant le départ, les ouvrières élèvent généralement plusieurs futures reines. L’ancienne reine part avec une partie de la population. Les abeilles qui restent attendent ensuite la naissance d’une nouvelle reine, qui devra effectuer son vol nuptial avant de commencer à pondre.
Lorsqu’un essaim se pose temporairement, il forme souvent une grappe compacte. Les abeilles se regroupent autour de la reine et la protègent. C’est pour cette raison qu’il est déconseillé de tenter de disperser la grappe avec un jet d’eau, un balai ou un insecticide. Une intervention maladroite peut mettre les abeilles en danger et provoquer une réaction défensive.
La bonne attitude consiste à :
- garder une distance raisonnable ;
- éloigner les enfants et les animaux domestiques ;
- éviter les gestes brusques et les vibrations ;
- ne pas utiliser de produit chimique ;
- observer l’emplacement et prendre une photographie à distance si possible ;
- contacter rapidement un apiculteur ou un spécialiste de la récupération d’essaims.
Depuis 1995, j’interviens chez des particuliers et dans des entreprises autour de Lyon pour récupérer ces essaims. Dans de nombreux cas, les abeilles sont calmes, car elles ont quitté leur ruche avec des réserves de miel et ne défendent pas encore un emplacement installé. Cela ne signifie pas qu’il faut les toucher : une abeille reste une abeille, et mieux vaut lui laisser son espace.
Comment une nouvelle reine naît-elle ?
Lorsqu’une colonie doit remplacer sa reine, les ouvrières sélectionnent de très jeunes larves. Elles agrandissent leurs cellules et les nourrissent abondamment de gelée royale. Ces cellules royales sont facilement reconnaissables : elles ressemblent à de petites cacahuètes suspendues ou dressées sur le rayon.
Le développement d’une reine est plus rapide que celui d’une ouvrière. En général, il faut environ 16 jours entre la ponte de l’œuf et la naissance de la reine. À titre de comparaison, une ouvrière met environ 21 jours et un faux-bourdon environ 24 jours.
La première reine qui naît peut chercher à éliminer ses concurrentes encore présentes dans les cellules royales. Dans certaines situations, plusieurs reines peuvent toutefois se succéder ou coexister temporairement. La colonie « choisit » alors la solution qui lui permet de rester viable.
Le vol nuptial, un moment décisif
Une jeune reine ne commence pas immédiatement à pondre. Après sa naissance, elle reste quelques jours dans la ruche, puis sort pour effectuer un ou plusieurs vols nuptiaux. Elle rejoint une zone de rassemblement où se retrouvent les faux-bourdons de différentes colonies.
Elle s’accouple en vol avec plusieurs faux-bourdons. Cette diversité génétique est importante pour la vitalité de la colonie. La reine conserve ensuite les spermatozoïdes dans une partie spécialisée de son organisme, appelée spermathèque, et peut les utiliser pendant plusieurs années pour féconder les œufs.
Le vol nuptial dépend de conditions favorables : météo suffisamment douce, absence de pluie et vent limité. Une période de mauvais temps peut retarder la fécondation. Si la jeune reine ne parvient pas à s’accoupler correctement, elle peut pondre uniquement des œufs non fécondés. La colonie ne produira alors que des faux-bourdons et finira par disparaître si aucune intervention n’est possible.
Combien de temps vit une reine ?
Une reine peut vivre plusieurs années, parfois jusqu’à quatre ou cinq ans. Cependant, sa productivité diminue généralement avec l’âge. Dans une colonie bien suivie, l’apiculteur peut choisir de remplacer une reine avant que la ponte ne devienne insuffisante.
Une reine jeune et bien fécondée pond souvent de manière régulière. Le couvain forme alors une belle surface compacte dans les rayons. À l’inverse, une reine vieillissante peut produire une ponte plus irrégulière, avec davantage de cellules vides ou de larves mal réparties.
L’âge n’est toutefois pas le seul critère. Une reine peut être jeune mais mal fécondée, blessée ou affaiblie. Une reine plus âgée peut encore maintenir une colonie dynamique. L’observation du couvain, de la population et des réserves permet de mieux évaluer la situation.
Que se passe-t-il lorsque la reine disparaît ?
La perte d’une reine est un événement sérieux, mais la colonie dispose de mécanismes de secours. Si des œufs ou de très jeunes larves sont encore présents, les ouvrières peuvent élever une reine de remplacement.
En revanche, si la colonie est orpheline depuis trop longtemps et qu’il n’existe plus de larves adaptées, elle ne pourra pas produire de nouvelle reine. Certaines ouvrières peuvent alors pondre des œufs non fécondés. On parle de colonie bourdonneuse. Comme ces ouvrières ne sont pas fécondées, elles ne produisent que des mâles, ce qui ne permet pas à la colonie de se maintenir.
Pour l’apiculteur, plusieurs signes peuvent alerter :
- une colonie anormalement nerveuse ou bruyante ;
- l’absence d’œufs et de couvain régulier ;
- la présence de cellules royales ;
- des œufs multiples dans une même cellule ;
- une population qui diminue progressivement.
Il faut cependant éviter les diagnostics trop rapides. Une colonie peut être temporairement sans ponte après un essaimage ou pendant une période de mauvais temps. Seule une observation attentive, réalisée au bon moment, permet de comprendre la situation.
La reine est-elle responsable de l’essaimage ?
On entend parfois dire que la reine « décide » de faire essaimer la colonie. La réalité est plus collective. L’essaimage résulte d’un ensemble de facteurs : population importante, manque de place, abondance de nourriture, âge de la reine, température et comportement des ouvrières.
Une reine âgée peut être davantage associée à un essaimage, mais une jeune reine peut également partir avec un essaim. Avant le départ, les ouvrières réduisent souvent l’alimentation de la reine afin qu’elle puisse voler. Une reine qui pond beaucoup et possède un abdomen très lourd ne pourrait pas prendre son envol facilement.
Quand l’essaim se pose, il peut rester quelques heures ou parfois plusieurs jours au même endroit. Les éclaireuses cherchent alors un logement adapté. C’est le moment idéal pour appeler un apiculteur : plus l’intervention est rapide, plus la récupération est simple et plus les abeilles ont de chances d’être installées dans une ruche.
Faut-il chercher la reine dans un essaim ?
Pour un particulier, il est inutile et risqué de chercher à repérer la reine au milieu d’une grappe. Les abeilles la cachent souvent au centre et la protègent. En ouvrant, en secouant ou en manipulant l’essaim, on risque surtout de disperser les insectes.
Un apiculteur utilise des méthodes adaptées pour récupérer la grappe en douceur. Il peut placer une ruchette à proximité, guider les abeilles vers les cadres ou récupérer la grappe avec précaution selon l’emplacement. Après l’intervention, il vérifie que la reine est bien entrée dans la ruche. Si elle y est, les autres abeilles ont tendance à la rejoindre.
Une colonie sans reine ne se comporte pas comme un essaim classique. Elle peut rester agitée, se déplacer plusieurs fois ou ne pas s’installer durablement. C’est pourquoi chaque essaim demande une observation particulière.
Un équilibre fragile et remarquable
L’abeille reine n’est pas une souveraine au sens humain du terme. Elle est plutôt le cœur reproducteur et chimique de la colonie. Par sa ponte, elle assure le renouvellement des générations. Par ses phéromones, elle participe à la cohésion du groupe. Par sa présence, elle contribue à l’équilibre général de milliers d’abeilles.
Observer une colonie, c’est découvrir une société où chaque individu agit au service de l’ensemble. La reine dépend des ouvrières pour être nourrie et protégée. Les ouvrières dépendent de la reine pour assurer la continuité de la colonie. Même les faux-bourdons, souvent moqués pour leur rôle limité, participent au brassage génétique des abeilles.
Alors, la prochaine fois que vous apercevrez une grappe d’abeilles dans votre jardin, sur un volet ou dans une entreprise, souvenez-vous qu’une reine se trouve probablement au centre. Ne paniquez pas, ne pulvérisez aucun produit et gardez vos distances. Un appel rapide à un apiculteur permettra peut-être de sauver toute la colonie et de lui offrir un nouvel emplacement.

