Quand on voit, pour la première fois, une grosse « boule » d’abeilles accrochée à un arbre ou à un volet, une question revient toujours : combien y a-t-il d’abeilles là-dedans ? Quelques centaines ? Des milliers ? De quoi remplir un seau ? En tant qu’apiculteur intervenant depuis 1995 dans la région lyonnaise, je vais vous donner des repères concrets pour mieux comprendre ce que vous avez sous les yeux.
Qu’est-ce qu’un essaim naturel, exactement ?
Avant de parler de chiffres, il faut bien comprendre ce qu’est un essaim naturel.
Un essaim, ce n’est pas « juste » un tas d’abeilles de passage. C’est une colonie en déménagement. Une partie des abeilles d’une ruche (avec une reine) quitte son logement d’origine pour aller fonder une nouvelle colonie ailleurs.
Quand vous voyez un essaim :
- il est généralement posé en grappe sur une branche, un mur, une façade, un volet, une clôture, etc. ;
- il est souvent calme, les abeilles sont rassemblées autour de la reine ;
- c’est une étape temporaire : les éclaireuses cherchent un nouvel endroit pour s’installer (cheminée, arbre creux, mur, toiture…).
C’est à ce moment-là que l’on m’appelle le plus souvent : les abeilles viennent d’arriver, se posent en boule, et tout le monde se demande combien elles sont… et si elles sont dangereuses.
Combien d’abeilles dans un essaim naturel « moyen » ?
On va tout de suite casser le suspense : un essaim naturel ne contient pas quelques centaines d’abeilles, mais généralement plusieurs dizaines de milliers.
En règle générale, pour un essaim « classique » de printemps :
- on trouve souvent entre 10 000 et 20 000 abeilles ;
- un bel essaim bien fourni peut monter à 30 000 abeilles ou plus ;
- un petit essaim secondaire peut n’avoir que 5 000 à 8 000 abeilles.
Pour donner un ordre d’idée : dans une ruche bien développée en pleine saison, on peut facilement atteindre 40 000 à 60 000 abeilles. Un essaim représente donc une « portion » de cette colonie, qui emporte avec elle la reine (ou une jeune reine) et de quoi démarrer une nouvelle vie.
À l’œil nu, ce n’est pas évident d’imaginer qu’il y a 10 000 ou 20 000 individus dans cette boule brune accrochée à votre arbre. Pourtant, les chiffres sont là, et je peux vous assurer, pour avoir secoué un certain nombre de branches dans ma carrière, que ça fait du monde dans la caisse !
Pourquoi les nombres varient autant ?
Vous vous demandez peut-être pourquoi je parle de 5 000 abeilles pour un petit essaim et de 30 000 pour un gros. Plusieurs facteurs expliquent ces différences.
Les principaux sont :
- la période de l’année : les premiers grands essaims apparaissent souvent au printemps (avril-mai), quand la colonie est très populeuse ;
- le type d’essaim :
- essaim primaire : emporte la vieille reine, souvent le plus gros groupe de la saison ;
- essaim secondaire (ou tertiaire) : plus petits, avec des reines vierges, parfois plusieurs reines au départ ;
- la force de la colonie d’origine : une ruche faible ne donnera jamais un énorme essaim ;
- les conditions météo : une météo douce et florale généreuse favorise de grosses populations.
En pratique, au printemps, dans la région lyonnaise, quand on m’appelle pour un essaim accroché dans un jardin, je tombe très souvent sur des grappes de 10 000 à 25 000 abeilles. En été, les essaims tardifs sont en général nettement plus petits.
Comment estimer le nombre d’abeilles… à vue d’œil ?
Évidemment, personne ne va s’amuser à compter les abeilles une par une. Pourtant, on peut avoir une estimation assez raisonnable en regardant :
- la taille de la grappe ;
- la densité (compacte ou plutôt « aérée ») ;
- la forme (longue, étirée, en boule compacte, en « saucisson » le long d’une branche…).
Pour vous donner des repères concrets :
- un essaim de la taille d’un ballon de handball peut rassembler de l’ordre de 5 000 à 8 000 abeilles ;
- un essaim de la taille d’un ballon de rugby bien dodu tourne plutôt autour de 10 000 à 15 000 abeilles ;
- un essaim de la taille d’un gros melon empilé deux ou trois fois (forme de grappe allongée) peut monter à 20 000, parfois plus.
Les apiculteurs expérimentés finissent par développer une sorte de « coup d’œil » : au bout de quelques secondes, on se fait une idée approximative de la population. Mais même pour nous, ce n’est qu’une estimation. Parfois, on est surpris en secouant la branche et en voyant la quantité d’abeilles tomber dans la ruchette…
Pourquoi le nombre d’abeilles dans l’essaim est important ?
Ce n’est pas qu’une curiosité mathématique. Le nombre d’abeilles dans un essaim a des conséquences concrètes, pour les abeilles comme pour l’apiculteur… et pour vous qui les voyez arriver.
Un essaim nombreux :
- a plus de chances de bien démarrer dans un nouveau logement ;
- peut construire les rayons plus vite ;
- peut constituer des réserves plus rapidement ;
- offre une meilleure thermorégulation (elles gèrent mieux la température des rayons et du couvain futur).
Pour l’apiculteur, récupérer un essaim de 20 000 abeilles ou de 5 000, ce n’est pas la même chose :
- un gros essaim pourra produire un peu de miel dès la première année, si tout se passe bien ;
- un petit essaim devra être surveillé de près, parfois nourri, pour bien passer son premier hiver.
Pour vous, la bonne nouvelle, c’est que :
- un essaim, même très peuplé, est souvent plus doux à ce moment-là : il est concentré sur sa mission (trouver un domicile), il a le ventre plein de miel, il n’a pas de couvain à défendre ;
- la quantité d’abeilles n’augmente pas forcément le « danger » si on reste à distance raisonnable et qu’on évite de les agiter.
Cela ne veut pas dire qu’il faut aller jouer dessous, évidemment. Mais un essaim de 15 000 abeilles bien tranquillement accroché à un pommier est souvent moins agressif qu’une petite colonie installée depuis des mois dans une cheminée qu’elle défend bec et ongles… enfin, dard et aiguillon.
Un essaim « vide » n’existe pas, mais un essaim clairsemé oui
Il arrive parfois qu’on me téléphone en me disant : « Il y a un essaim, mais je vois presque le bois au travers, ça ne fait pas très gros ». Dans ces cas-là, plusieurs situations sont possibles :
- petit essaim secondaire : quelques milliers d’abeilles seulement, qui suivent une jeune reine ;
- essaim en fin de regroupement : toutes les abeilles ne sont pas encore rassemblées, d’autres arrivent ;
- essaim sur le départ : les éclaireuses ont trouvé un logement, et la boule s’est déjà un peu « vidée ».
Dans tous les cas, même si visuellement cela peut paraître modeste, on parle rarement de moins de quelques milliers d’abeilles. Une poignée d’abeilles qui tournent devant un trou de ventilation, ce n’est pas un essaim : c’est juste une colonie déjà installée quelque part, ou des butineuses qui passent.
Que se passe-t-il si l’essaim n’est pas récupéré ?
Un essaim naturel n’est pas une simple visite. S’il n’est pas récupéré par un apiculteur, il va chercher à s’installer durablement :
- dans une cheminée peu utilisée ;
- dans un grenier, un faux plafond ;
- dans un mur creux, un coffrage, un volet roulant ;
- dans un arbre creux, une anfractuosité de rocher, etc.
À ce moment-là, la population peut encore augmenter si la colonie se développe bien. On n’est plus sur un « simple » essaim de 15 000 abeilles, mais sur une colonie qui peut atteindre 40 000 à 60 000 individus en pleine saison.
C’est souvent là que les problèmes commencent pour les occupants des lieux :
- bruit de bourdonnement derrière un mur ou au plafond ;
- chaleur, miel qui coule si la colonie meurt dans le mur ;
- présence d’abeilles dans la maison quand elles se trompent de sortie ;
- interventions plus complexes (maçonnerie, démontage…) si l’on veut les retirer proprement.
C’est pourquoi, dès que vous voyez un essaim fraîchement posé, le plus simple est souvent de faire intervenir un apiculteur. À ce stade, l’opération est généralement rapide, propre, et bénéfique pour tout le monde : vous retrouvez la tranquillité, et l’essaim va peupler une ruche plutôt qu’un conduit de cheminée.
Quelques anecdotes de terrain autour des « gros essaims »
Sur le terrain, on tombe parfois sur de véritables « monstres ». Sans forcément sortir la calculette, on sent tout de suite qu’on a affaire à une population impressionnante.
Quelques exemples vécus :
- essaim étiré sur près d’un mètre de longueur le long d’une branche d’arbre : plusieurs dizaines de milliers d’abeilles, la branche pliait sous le poids ;
- énorme boule d’abeilles sous l’avancée d’un toit, au-dessus d’une terrasse de restaurant d’entreprise : la boule dépassait largement le volume d’un ballon de basket, l’équivalent de plusieurs seaux d’abeilles ;
- essaim caché dans une haie très dense : à peine visible, mais en approchant on entendait un véritable « moteur » d’abeilles.
Dans ces cas-là, la difficulté est souvent plus logistique (échelle, accès, hauteur, sécurité des personnes autour) que liée au comportement des abeilles, qui restent généralement focalisées sur leur localisation et leur reine.
Que faire si vous découvrez un essaim naturel ?
Que l’essaim soit composé de 5 000 ou de 30 000 abeilles, la conduite à tenir reste globalement la même.
Quelques réflexes simples :
- ne pas paniquer : un essaim posé est souvent calme si on ne le dérange pas ;
- garder vos distances : on l’observe de loin, on évite les gestes brusques sous la grappe ;
- prévenir les enfants : pas de cailloux, pas de bâtons, pas de ballon contre la branche… ;
- ne pas arroser ni brûler : cela stresse les abeilles, les disperse, et peut rendre l’intervention de l’apiculteur plus compliquée ;
- appeler un apiculteur dès que possible, idéalement quand l’essaim vient d’arriver.
Dans la région lyonnaise, j’interviens justement pour ce type de situations. Au téléphone, je pose quelques questions :
- depuis quand l’essaim est là ?
- est-il accessible (hauteur, lieu précis, environnement) ?
- quelle est la taille approximative (ballon de hand, ballon de rugby, plus petit, plus gros) ?
Ces éléments me permettent d’estimer à la fois le nombre d’abeilles et les conditions d’intervention. Ensuite, j’interviens avec le matériel adapté pour récupérer l’essaim et lui offrir une nouvelle maison… cette fois dans une ruche, et plus dans votre cerisier ou votre cheminée.
Et si l’essaim repart avant l’arrivée de l’apiculteur ?
Il arrive qu’entre le moment où vous voyez l’essaim et le moment où j’arrive sur place, les abeilles se soient déjà envolées.
Cela signifie en général :
- que les éclaireuses ont trouvé un logement qui leur convenait ;
- que la colonie a jugé que le moment était venu de partir.
Dans ce cas, deux possibilités :
- vous ne les voyez plus : elles sont parties plus loin, parfois à plusieurs centaines de mètres ;
- vous remarquez un point d’entrée régulier dans un mur, un chéneau, une cheminée, un arbre : elles se sont probablement installées là.
Le nombre d’abeilles que vous avez vues partir n’est pas perdu : il s’est simplement transformé en future colonie, qui, si elle reste dans un endroit inadapté (bâtiment, conduit…), pourra poser problème plus tard. D’où l’intérêt d’intervenir le plus tôt possible, tant que l’essaim est encore à portée de ruchette.
La prochaine fois que vous verrez une boule d’abeilles se former dans un jardin ou sur une façade, vous saurez qu’il ne s’agit pas d’une poignée d’insectes, mais probablement de dizaines de milliers d’abeilles en plein déménagement. C’est impressionnant, certes, mais avec les bons réflexes et l’intervention d’un apiculteur, cette petite « foule ailée » peut être guidée vers une ruche où elle fera ce qu’elle sait faire de mieux : polliniser et produire du miel, loin de vos cheminées et de vos volets.
